Jeudi 29 décembre 2011 4 29 /12 /Déc /2011 20:42

Lorsque le regard se penche avec un minimum d'attention sur ce pont, ou plutôt sur cette passerelle à la sécurité douteuse, il ne peut s'empêcher de communiquer son appréhension au corps dans son entier. Un frisson imperceptible qui parcourt l'ensemble des muscles pilaires, une onde qui se propage sur toute la surface de peau. Ce bleu qui vous hypnotise, ces coulées de lait dilué dans l'eau du torrent, cette fraîcheur d'écume toute grasse, ce besoin soudain d'y plonger son visage pour le débarasser de ce mélange poisseux de transpiration et de poussière. Comme si l'eau allait fertiliser notre volonté, la décupler dans des proportions quasi utopiques. Le mirage hydrologique sous l'aspect innocent d'une rivière anonyme seulement connue des cartes topographiques militaires. Et cette sorte de colonne vertébrale en rondins grossièrement equarris, atteinte de pathologies semblables à des lordoses et autres scolioses, une tuberculose xylologique qui persiste à maintenir en vie ce chemin suspendu. Cette fausse peur, ce besoin de simili-frayeur qui n'a pour conséquence que de stimuler un courage illusoire, car nous le savons bien, le risque est inexistant, du moins pour notre vie. Il s'agit d'un risque stimulant car il en prend toutes les couleurs, il se pare des vrais attributs du risque sauvage et profond, celui où notre existence tient soit à des choix soit à notre adresse, en fin de compte à un choix fondamental, celui de notre dextérité morale ou physique. Bel exercice en soi, comme la chasse l'était pour les nobles et autres apprentis soldats. Comme si de l'autre côté se tenait bien droit un nouveau territoire, comme si nous entrouvions une porte imaginaire sur un pan forestier inconnu, comme si résonnaient des appels si captivants que nos jambes ne sauraient résister à cette plainte aspirante. Pourquoi torturer son esprit avec d'inutiles questions, pourquoi procéder à cette litanie d'analyses absolument déplacées, proprement indécentes pour l'homme agissant, pourquoi soupeser ce qui n'a pas de masse, pourquoi se comporter comme un animal pensant alors que seul l'instinct devrait nous guider en certains instants. Est-il à ce point absurde de chercher des châteaux d'Espagne dans une forêt tadjike ? Ce frémissement à peine perceptible dans les frondaisons de l'arbuste aux fruits violacés, n'est-ce pas le minotaure arrivé au bout de son périple asiatique. Ne soyez pas supris de sa présence, la jeune Pasiphaé, par un sortilège connu d'elle seule, a fait revenir à la vie son rejeton aux muscles puissants. Ce dernier a suivi en toute discrétion les phalanges d'Alexandre, traversant les monts Zagros, franchissant les paysages désolés d'Arachosie et se réfugiant finalement au delà de l'Oxus dans les forêts montagnardes des confins de l'ancien empire achéménide. S'accouplant au gré de ses errances avec des femelles yack, il survécut à l'ignominie du jeune Thésée, à la honte d'être tombé sous les coups d'épée de ce jeune prétentieux. Comment un demi-dieu, mi-homme mi-bête, pourrait-il périr, n'est-il pas protégé par cette immortalité si bien décrite par Kundéra ? Comment discerner de ces deux réalités laquelle est réelle et l'autre issue de méandres songeurs. L'une a-t-elle plus de poids que l'autre, par quoi se caractérise la pleine existence de l'une et l'existence évanescente de l'autre ? Le rêve a-t-il une signature moins palpable que cette réalité si impressive sur nos sens ? Peut-être faudrait-il s'interroger sur la complexité des interactions qui régissent notre relation à cette dualité du réel et de l'imaginaire. Est-il si absurde d'affirmer que le Minotaure aperçu lors d'un ancien périple est plus réel que cette femme croisée au détour d'une rue : je suis en capacité de décrire avec bien plus de minutie et de détails cette magnifique bête, alors que cette personne dont la rencontre future est très improbable me sera à jamais inconnue, elle revêt une tunique où le souvenir se fait blafard. Et ce bruit continu, impossible à décrire justement avec des mots, ce flux laminaire d'où s'exhale une fraîcheur à la fois imaginaire et réelle au sens où les mêmes circuits neurologiques sont peut-être activés, les subtilités surprenantes de notre cortex, la madeleine de Proust façon centrasiatique. S'asseoir un court moment et entrevoir l'arrivée d'un brouillard slovaque, une bergerie délabrée et des tintements de sonailles, immense solitude, regard plongeant dans le précipice, récitant des poèmes de Séféris la larme à l'oeil, nostalgie de sirène, harpie enchanteresse, univers où l'oeil contemple d'un air désabusé la beauté inhumaine de la gorge humide et verdoyante. Une barbe piquante, un bérêt déchiré, un pullover à la laine déteinte, un homme aussi existant qu'absent, un être qui marche auprès de ses brebis en sachant d'avance le sort qui lui est réservé, la disparition pure et simple. Pas forcément juste après le retour du corps à la terre, mais il suffira de trois ou quatre générations pour que l'humanité engloutisse avec indifférence, comme un grand robot vorace, l'identité de cet homme.

 

 

 

pont bis

 

 

 La question est posée du besoin d'immortalité, ce besoin irrépressible chez certains hommes en dépit de l'impossibilité intrinsèque de vivre cette immortalité. C'est sa conception même qui alimente sous forme d'opium rêveur et intellectuel notre créativité polymorphe. Survivre à nous-même, un nom, des écrits, des partitions, des sculptures, des installations, des syllabes prononcées par les gesticulations aguicheuses d'une langue féminine ou masculine, cette lecture si intime de l'auteur, cet individu prisonnier d'un passé intouchable, et pourtant bel et bien présent car jamais oublié. Lorsque Antoine-Jean Gros peint Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, il agit avec plus d'efficacité que les dieux de l'antiquité, il ne confère pas seulement l'immortalité au futur consul et empereur, il enfonce de son pinceau le coin d'une scène historique dans l'imaginaire érudit de la culture populaire quelque soit la véracité de cet épisode. L'immortalité n'est plus seulement l'apanage d'un homme, elle devient la propriété de l'humanité entière au sens historique du terme. Elle se fige dans une pose qui ne répond ni à une réalité véridique ni à une quelconque invention, mais elle s'est définitivement cristallisée en nous grâce à l'art de ce peintre officiel.

 

Et si la sensation d'immortalité, bien différente de celle décrite précédemment, était perceptible à un degré à la fois moindre et amplifié. Une singularité de l'esprit humain où les espaces infinis s'étaleraient dans des directions innombrables. La vision béate qui s'inscrirait dans un cadre éclaté de toutes conventions, une codification évanouie, une vision qui stimulerait une sensibilité archétypale, enfouie dans les tréfonds de nos limbes cérébraux, une vision qui fouillerait avec malice les résurgences poétiques de notre être.

 

beauté tadjike bis

 

 En observant cette femme, trois réactions sensibles sont envisageables, une indifférence, une attirance marquée, ou une répulsion appuyée. Dire que cette personne est belle est un euphémisme, elle est splendide de grâce, des traits lisses et bien ciselés, un sourire spontané et un regard qui se perd dans un lointain connu d'elle seule. Un bandana noué avec élégance, arabesques symétriques qui prolongent le visage à la manière d'une architecture calligraphiée, ces coloris dont l'agencement ne répond certainement pas au hasard. Les mêmes préoccupations qu'une femme française, qu'une jeune bourgeoise bordelaise ayant fait ses études au lycée Grand-Lebrun, une ultime poussée de coquetterie au coeur de ces alpages tadjiks dans un campement de fortune où les laitages s'accumulent au cours de la saison d'été. Et ce rouge aux joues dont on ne sait si le soleil y est pour quelque chose, cette gourmandise de vie qui saute aux yeux. L'oeil averti aura-t-il remarqué cette percée de l'occidentalisation, les fils noirs des deux écouteurs fixés aux lobes invisibles ? D'une importance négligeable à vrai dire. Il serait loisible de muliplier les singularités physiques de cette femme sans pour autant parvenir à cette synthèse tant désirée, cette synthèse qui exprimerait la beauté à la fois simple et ravageuse de cette tadjike. Est-elle belle ou n'est-ce que la perception que j'en tire ? Comment expliquer que je perçois tant de beauté alors que mon camarade y verrait une sorte de laideur déguisée ? La beauté est-elle un de ces paradoxes similaires à celui du photon, particule réelle mais sans masse ? Comment conceptualiser la matière sans y associer une masse ? Le problème de la beauté est entier, il répond à des normes culturelles et individuelles, à la fois sentiment collectif et sentiment sorti de notre moi secret. Le sensation de beauté est-elle prédictible ? Suffit-il de quantifier des variables et de les intégrer dans un modèle mathématique perfusé d'équations différentielles pour être en capacité de déduire le paysage, la femme, la construction, la musique qui nous plairont ? La honte me gagne très vite, mais j'ose en appeler à l'ignorance, ce mystère conscient qui laisse toute sa part à à l'imprévisible, à la surprise, cette brume qui régénère notre capacité d'émerveillement. Elle est le tribut nécessaire pour toute création et pour toute découverte scientifique. J'aime l'ignorance comme s'il s'agissait d'une vierge à déflorer, une province où il faudrait patiemment défricher les étendues sombres et inquiétantes, cette ignorance où viendrait nous frapper avec déraison cette lueur aussi redoutable qu'incompréhensible pareille à l'apparition d'une déesse néolithique, une divinité mère callipyge, cette folle espérance d'immortalité, la main tendue de Prométhée dans un éclair éblouissant. L'immortalité nous ne la vivons pas, nous la sentons avec ravissement à notre porte et rien que pour ce privilège nous méritons de vivre au-delà de nous même. 

Des grues cendrées volent dans la nuit nuageuse, des pins maritimes et des landes de molinies.

 

Par Mickaël
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Samedi 3 décembre 2011 6 03 /12 /Déc /2011 14:25

      Paulina tenait son livre de manière un peu compassée comme cintrée par l’atmosphère envoûtante que distillaient les personnages. La caméra l’oscultait avec toute l’assurance du faux professionnalisme. Un verre de Saint-Esthèphe ajoutait de troubler la jolie blonde de trente ans qui piquait ses olives de dépit, jetant ses regards de biais, aussi infidèle à sa compagne de conversation qu’une chatte à sa maîtresse. Noémie continuait à parler comme si de rien n’était et pourtant elle ne cessait pas de s’interroger sur ces jeux de regards. Pluie fine et traînées de crachats aqueux sur la bâche plastique qui ménageait une espèce de petite terrasse goudronnée. Pas de plantes vertes, un appareil de chauffe résolument vieux-jeu, des chaises en osier tressé, quelques spasmes de fumée indolore, une sensualité diluée par l’air humide, des couples à la glose pâteuse, une rousse adorable aux lèvres goulues.

      Paulina relève la tête et balaye l’angulaire, une olive en bouche, bouteille de vin blanc sur le comptoir de zinc, tabourets surélevés avec leur cuir rouge élimé, ardoise de figuration, gastronomie crayeuse où s’agite un grattin d’écrevisse. Ce matin encore, elle pénétrait avec avidité les yeux bleu-glace de son professeur de littérature contemporaine, entre les galippettes cursives des jazzeries de Vian et les vrombissements motorisés et oniriques de Saint-Exupéry. Quelques adolescents déguingandés, affublés de leur pitrerie dandysante, l’avaient amusée l’espace d’une seconde lorsqu’elle traversait le jardin public. Les écouteurs sur les oreilles, l’écharpe de soie nouée façon Mata-Hari, elle avançait en croisant ces vieux couples de retraités au style lamentablement désuet et mignonet. Casquette vissée, relique ruinée des trente glorieuses, manteau de laine à la fadeur consommée comme le potage vestimentaire des anciennes républiques satellites, douceur de vivre comme un bouquet d’œillets fanés. Glisser sa main sous la veste de coton, dénouer le chèche bleu pétrole, approcher une moue malicieuse et partir avec une sorte de fierté licencieuse, un exemplaire des feuilles d’herbe sous son bras, elle fût sur le point de s’accorder cette gourmande excentricité. Qu’est-ce qui nous retient ? La timidité ? La peur ? Quelle peur ? Celle du ridicule ? Du qu’en dira-t-on ? De l’exégèse douloureusement conformiste, rieuse, codifiée et systématisée de nos confrères anonymes ? Le génie effronté, c’est d’envoyer avec une élégance moqueuse une belle sphère de chromite polie dans ce jeu de quilles. Pauline s’asseoit sur un banc, elle laisse les graffitis et les gravures obscènes sur sa droite et tourne soudain la tête au bruit d’un geai dévalant les feuillages du grand érable planté comme un fonctionnaire géant et végétalisé. Noémie, ses collants violets et ses bottes marron clair, passe devant elle comme poursuivie par un fantôme invisible. Elle file comme un sifflement de vent d’automne. Paulina s’ennuie sur son banc. Pourquoi ne pas aller acheter une part de gâteau au chocolat ?

 

Photo Gand 044

 

      La caméra bouge, se déplace en arrière comme si une détonation sourde l’avait fait reculer. Paulina a tourné la tête violemment. Tristan a même failli se retourner, surpris de tant de brusquerie. Les péripéties ludico-théologiques du héros d’Alexakis au sein de ce valeureux  promontoire byzantin pétri de lâcheté sociale,  sont vite oubliées. Paulina commande un peu de fromage car le vin commence à lui tourner la tête. Les verticalités sexualisées de la poésie argentine lues au détour d’une déambulation romaine lui ont fait pousser un grand chapeau de complaisance envers la frivolité de la soirée. La caméra se pose sur un pied télescopique et opère un grand changement de cap, une embardée vers l’entrée du bar, un vrai sas de pompier à la peinture défraichie et patinée d’écailles gris aluminium. Odysseus, le professeur de littérature contemporaine, s’approche de Tristan, s’arrête dans une position désinvolte, dénoue son écharpe, jette son manteau sur la banquette opposée et s’asseoit juste à côté. La caméra l’amuse un instant. Noémie souffle et goûte une arachide salée, version décomplexée de l’apéritif familial auprès de son interlocutrice transparente. Odysseus commande un café à la grappa, et surtout veillez bien à ajouter de la crème chantilly sur le dessus dela nappe d’alcool, insiste-t-il auprès du serveur. Tristan se sent gêné aux entournures et déplace son pied. N’en faites rien ! Vous ne me dérangez pas., lui adresse Odysseus, un sourire ingénu aux lèvres. Paulina a répondu à son amabilité précédente. Ses joues ont légèrement rougi et elle s’est replongée dans la lecture de Lawrence. Bouillon, soupe, bouillie, potée, une feuille de menthe errant comme un radeau sur cette carte du soir, libido culturelle où chacun s’ignore, mise en abyme des sens, treillage de galeries sentimentales où la littérature occupe les pensées comme un faire-valoir utile et gage d’indépendance. Inconstance futile, assumer l’inertie comme les dynamiques de l’envie, partir comme rester, embarquer vers un inconnu plein de promesses illusoires, prospecter les puits de pétrole bleuté pour enrichir sa conscience et l’hippocampe mémoriel de sa concupiscence. Une petite marquise d’Epinal campée devant son regard. Tristan songe au montage de demain soir, à ses logiciels défaillants, son ordinateur qui rame comme un galérien méditerranéen. Il a envie de giffler Paulina sans savoir le pourquoi du comment, juste envie de la faire réagir. Paulina boit son Saint-Esthèphe et soupire de dépit. Elle oublie Lawrence en mastiquant ses vers. Tiens, il y a de la musique.

Par Mickaël
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Dimanche 27 novembre 2011 7 27 /11 /Nov /2011 16:16

     Ecrire était devenu à proprement parler insoutenable, une activité détestable qui ruinait toute la volonté d'un homme accoudé sur le comptoir d'un bar un rien stylisé. Quelques réclames début de siècle au colorisme voyeur attiraient le regard et le faisaient fuir alternativement. La rémanence désuète de Banania dans un port au médiévisme biscuité de calcaire. Des clochers graves d'un symptôme incurable, la nostalgie marine, des barbaresques absents que l'on regrette sur les bords de quais. Un tintamarre flasque et aqueux de barques écaillées.  Coup d'oeil furtif à une jeune serveuse un peu défraîchie, le cou trop protégé, les avants-bras pas assez dénudés, beauté du soir brisée de monotonie. Burinage des bancs, acajou bruni de café, miette de pain solitaire, le contact tiède de la peau et du bois. La feuille sur laquelle un verre de rhum traînait avec dégoût n'était que pliures et coursives invisibles où nageait une ligne bleue bizarrement tordue. Lèvres humides dégoulinant d'un dialecte italien légèrement suave, un chiffon à la main, des yeux noirs, noir d'encre, noir d'un marin nocturne. Les jambes croisées, le coude gauche sur la relève à claire-voie du banc, un regard insistant et tout aussi rapidement un détour mental vers des figures de saints à cheval. Le vent siffle comme une Cassandre énervée, des bruits de ferraille font sursauter la poussière des tasses et des verres de bière. Des auréoles de lait mal essuyées occupent les postes d'avant-garde tandis que deux hommes discutent à bâtons rompus. De quoi ? C'est sans intérêt. Les cheveux roux mal coiffés laissent voir une nuque un peu tannée dont le seul futur visible s'alimente de lèvres encombrées de désir, tableau unique, expressif, échantillon représentatif et pourtant singulièrement doté de cette rareté absolue qu'est l'instant déja disparu. Griffonner à nouveau sur un carnet qu'un proche nous a offert, s'évertuer à déclencher ces irruptions jouissives, avaler par intermittence un peu de café puis du vin liquoreux. Se prendre d'une ivresse sobre, s'accorder cette débauche un peu bohême et falsifiée, s'immerger dans une image débonnaire de paresse et fixer pour quelques secondes ces estampes populaires tout en revenant avec malice vers la jeune femme du bar. Encore quelques minutes et une musique au rythme correct, quand je dis correct c'est qu'il s'accorde bien à la peinture du moment, va aérer les consciences. On croit réfléchir à des sentences profondes et le micro-rongeur n'accouche que de pensées d'une banalité sublime. Un torse assez fin et bien pris, des seins recouverts d'un coton graphiquement, j'ai bien dis graphiquement, moderniste et par là-même surprenant par la désensibilisation qu'il procure. Un galbe à stimuler les songes, une gorgée de sucre aviné, une inspiration qui expire ce carbone tranquille et agacé de tant de lissage, ce rien à peine soulevé d'inattendu. Tout n'est-il pas prévisible puisque rien n'est attendu ? Même ces quelques mots d'indécence, cette proposition non pas formulée dans les limbes cérébraux, seulement articulée par les gesticulations d'une langue humide d'alcool, toute cette vague avortée de désir se désagrège sans plus de force.

 

Photo proche orient 767

 

     Rien ne compte plus si ce n'est passer son bras autour de cette rousseur peu communicante. Ramener son vertige de voyageur désabusé en avalant à pleines mains une flaque d'eau salée. Ce serait oublier l'infortune du siècle, ces pollutions inorganiques, camisole de prudence pour nos prétendus actes effrontés. Autant s'asseoir en balançant ses jambes et s'amuser du contact éphémère de nos semelles avec le clapotis de l'eau. La tête qui se tourne à gauche en sentant des cheveux lui chatouiller le cou. Ces voluptueuses sirènes de gris bleuâtre qui surmontent le lungomare, ces palmiers éjaculant leurs frondes végétales, dédaigneusement illuminés, le bel artifice, ces angles droits sombres et d'un glauque chaleureux, ce foulard rouge négligemment noué autour du cou et une main aussi froide que jouissive. Le temps n'est qu'un aberration humaine, le temps n'existe pas, un fragment d'éternité. Un couple improbable, la mathématique de l'Adriatique, un nombre imaginaire dont le concept se révèle réel, la réalité imaginaire d'une nocturne italienne. Un plan séquence qui pourrait durer des heures, une rotative cinématographique où bataillent les halètement mélodiques et sonores des Strokes face aux  discrètes, harmonieuses et si innocentes mélodies estoniennes d'Arvo Pärt. Prière physiologique, statisme de l'esprit, dynamique du corps, la main épouse le sein droit, les bâteaux se dodelinent et la tête se renverse doucement. Une sirène qui retentit quatre fois, des étoiles terrestres tracent une ligne à l'horizon proche. L'envie de rentrer, de se mettre au chaud, de préparer un chocolat au lait avec un cacao pur, de toucher des draps frais et parfumés de lavande. Respirer des cheveux roux, sentir quelques effluves peut-être balsamiques, très certainement jasminées. Trop rose, trop bleu. Pas assez épuré, je cherche ma Sparte péninsulaire, mes Pouilles spartiates, l'idée saugrenue que je m'appartiens entièrement sans l'illusion d'un instinct étranger, la pulsion d'un moi qui n'est pas une intimité déguisée mais un signal de vie individuel dans sa totalité. Quelques aboiements, ces cris universels que même l'ouïghour désespéré perçoit dans les ruelles de sa Kashgar fanée et persécutée, des canettes d'aluminium qui volent et tapent sur un mur. Un sourire soudain, un vrai sourire qui part des entrailles lorsqu'il aperçoit ces yeux noirs et ces joues pleines de tendresse. Une nuisette illustrée d'une candeur ravissante de tant d'inélégance, ces motifs sans grâce et pourtant gages de cette pudeur presque adolescente, de grosses fleurs au populisme ravageur. Un accent moldave, des ruisseaux de cheveux roux, des klaxons épuisés au dehors, la mer encore et encore, le fracas feutré de la houle portuaire, les froissements de vêtements, la chaise immobile et ce sommier grinçant, vulgairement grinçant. Lire, lire et encore lire le courant d'attraction, souffler ses gestes, moudre son envie comme d'une farine huilée, se sentir emporté dans cette nuit qui semble s'être installée dans la durée. Et toujours ce rythme de guitare effréné. Ondine de passage, dragée eucharistique et dolora amorosa, un chat qui se terre, une vitre qui se perle de gouttes, ce decreschendo aimable comme du foie gras à la confiture de figue, une éponge à sentiment, une aubergine qui se gonfle d'eau, et ce doigt qui serpente sur ce corps à la minauderie toute crème. Ce beige agathe qui résiste avec vaillance dans quelques réduits protégés par la vestimentaire d'un été finissant. Une eau de toilette, très chic, très genre, un baiser échangé, presque une eau de rose, et grossièrement un bruit de bois craqué. Des pigeons qui s'ébattent, des bruits d'ailes, une envie de mer, une envie de cathédrale, d'oraison solitaire, de promenade, un souvenir ancré le temps d'une vie.

 

 

 

Par Mickaël
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Jeudi 24 novembre 2011 4 24 /11 /Nov /2011 20:40

     Naviguer entre des gouffres béants et sans lumière, arpenter des failles aux cisaillements brusques, voir l'effervescence couleur de bile déborder dans les moindres recoins de sa psyché, c'est cotoyer des confins où raison et folie s'observent comme des sentinelles de part et d'autre d'une frontière poreuse. Il s'agit bien de la seule guerre où la fraternisation des soeurs ennemies serait catastrophique. Et pourtant quelle jouissance à observer cette pente glissante où chacun peut fluer avec une facilité déconcertante. Jusqu'au jour où tout se craque soudainement, un coup de tonnerre fracassant où l'esprit se liquéfie puis se sublime en un gaz inconnu, configuration sans cesse changeante, déconstruction violente grâce à des coups de hache bien placés. Le regard s'étiole et se fendille. Il suffit parfois d'un simple caillou projeté sur une vitre et les fentes se propagent de manière centrifuge comme des mobiles pris d'une accélération sans fin. 

Quel océan noir sans limites que l'esprit humain, une orgie de dégoût et de félicité, une valse crémeuse, une vomissure diamantée, un saphir encrotté, un soleil nimbé de tâches écoeurantes, des ascensions sans borne et des chutes sifflantes comme des cauchemars immondes. Des bêtes imaginaires aux oreilles démesurées, des ailes de chauve-souris fantastiques qui vous hurlent dans les tympans, et ces ténèbres pesantes, lourdes comme des masses de fer tiède, un métal en fusion qui vous donne la nausée et s'écoule dans toutes les veines du corps.

 

    Peut-être suis-je probablement atteint d’une folie incurable comme pût l'être Nijinski après sa remarquable carrière de danseur.

 

 

lacs koulikalon

 

 

 

    Sentir une calotte de tissu rêche cloutée le long des sutures craniennes est une sensation sans doute comparable à une crucifixion mentale. Je pense sincèrement que ces moments de dégoût de soi, de fragilité exacerbée, de faiblesse honteuse, de creusements faits d'hyperboles négatives, en somme que ces naufrages de l'esprit sont parfois d'une nécessité absolue. Comme si les pupilles de ses yeux se retournaient progressivement au fond de soi pour y scruter et détailler tous les ressorts sous-jacents, y voir toute l'intimité à la fois crasseuse et divine qui serpente dans notre conscience. Donner des ruades à son inconscient, le gifler avec une rage incontrôlée, voilà parfois le seul moyen d'émerger sur de nouveaux territoires.

 

    Et au milieu de tout ceci, des micro-sociétés humaines à bousculer comme des jeux de billes ou un jeu de go, des plans épuisants à mettre en oeuvre, des interrogations sans borne et de nouvelles tactiques d'urgence où chacun s'affronte, alliances et conflits se jouant de nous comme de pions désossés. Et il arrive que le monde où nous vivons se colore de fadeur, que l'enthousiasme du début s'apparente de plus en plus à une espèce relictuelle, que le désir pouilleux de s'effondrer nous nargue à la manière d'une tentation repoussée avec la fierté du peu d'humain qui nous reste.

 

    C'est une sorte de roulette russe, est-ce faire preuve de défaitisme que de demander si un jour elle sera fatale. Comment savoir si nous avons la force de surmonter nos faiblesses si celles-ci ne se manifestent jamais ? Le courage, ce n'est pas ignorer la peur, c'est la voir en pleine figure, c'est recevoir son crachat détestable et lui flanquer un coup de dague mérité.

 

     Et au milieu de ceci, des gens qui ont froid et faim en pleine rue, des femmes qui accouchent sans protection médicale, la réalité en somme. Et chacun déglutit cette réalité en toute bonne conscience

 

    La normalité a des accents détestables, parfois j'aimerais prononcer des mots d'une langue inconnue, un esperanto issu de mes propres élucubrations pour voir les réactions de plusieurs microcosmes humains. Et dans le même style je pourrais même transcrire ce court texte en une création syncrétique, un collage musical, pictural et olfactif, une tonalité propre à déconcerter la plupart des gens, une excrétion contemporaine où l'objectif serait de choquer et d'interloquer un public banalisé ou élitisé. Les deux d'ailleurs sont aussi estimables que méprisables.

En prononçant le mot même de culture nous l'enfermons dans des limites langagières, nous l'emprisonnons dans une cage lexicale qui classicise sa véritable essence. La culture, c'est une sorte de néant infini capable d'une charité sans borne, c'est l'aptitude à se bestialiser comme à s'humaniser, c'est le mouvement d'aller-retour entre ces deux pôles de l'âme humaine.

 

Regard serein vers les écrins turquoises de Koulikalon.

Par Mickaël
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Dimanche 13 novembre 2011 7 13 /11 /Nov /2011 17:07

   Oublié ce chant du partisan, je rentre, que dis-je, je me faufile dans l’entrée toute humble de cette cathédrale en modèle réduit.  Ce peintre que je qualifiais d’artisan et pour lequel j’imaginais une vie certes bien remplie mais aussi polluée de nos propres soucis, ces aiguillons universels qui n’épargnent même pas le moindre samaritain me revient à l’esprit. Quelle surprise en penchant ma tête en arrière, tournant mes yeux de droite ou de gauche et vérifiant le moindre empan de paroi. Sur toute l’étendue de cette coque renversée se succèdent et se répondent une foule de scénettes, chacune illustrant un épisode de la vie du christ, des apôtres et de saints. Mon ignorance parle très souvent à ces occasions et je m’interroge avec frustration sur leur signification, leur origine, le passage biblique auquel ils se rattachent. Je sens avec douleur cette privation de catéchisme qu’en d’autres moments je chéris avec bonheur. Mon oeil se fixe alors sur des détails qui l’attirent, en l’occurrence chaque trace d’exotisme : des palmiers dattiers, l’océan, un genre de Jonas chevauchant un poisson fantastique, des grondins et autres animaux à nageoires. Surtout, une tortue marine batifolant à l’aide de ses quatre pattes. Je prends honte de ces enfantillages et bien vite je m’approche des saints à cheval dont l’un est sans conteste Saint-Georges : serait-ce un blasphème de dire qu’il ressemble comme deux gouttes d’eau à ce cavalier romain, cape au vent, cheval cabré, une lance dans les mains, l’enfonçant avec force et courage dans l’échine d’un sanglier. De Gaule jusqu’en Thrace en passant par les confins ibères ou les plaines de Pannonie, l’image persiste, se pare un peu différemment, s’acclimate à de nouveaux cieux et quand enfin Théodose vidange et réaménage les temples païens, surgit alors le dragon vaincu et son adversaire triomphant.

 

Photo proche orient 617 sepia

 

 

     Accorde-moi une faveur, viens près de moi et observe avec attention sur le plafond ce christ dont je ne sais s’il est bénissant ou tout puissant (pantocrator aurais-je dis si je faisais montre d’érudition). Abaisse ton regard vers ses mains, que constate-tu en balayant avec soin chacun de ses doigts : longs et fins, l’index et le majeur repliés de telle manière que même le jeune Liszt en eût été jaloux. Des mains de musicien, de pianiste émérite, si allongées qu’elles eurent subjuguées des partitions infinies.

     Il me serait aisé de parler des autres figures, de ce conservatisme pictural qui me rappelle le style médiéval mais en moins lumineux que les fresques aperçues dans les églises florentines, plus sombre, plus édifiant et moins réconfortant, un livre d’images pour adultes et non pour des enfants. La magie des étoiles, des vertes prairies enchantées et des villes aux teintes féeriques, on la chercherait en vain dans cette narration éprouvée, un rien maussade, à peine rehaussée d’auréoles et d’ornements dorés. Et au milieu de cette imagerie que certains qualifieraient de patrimoniale, d’autres de désinvolte et moi-même de léthargique (comme une lévitation inconsciente et ensommeillée), rôde la mélancolie insoumise, cette maîtresse qui nous poursuit jour après jour.

 

 

Par Mickaël
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