Lorsque le regard se penche avec un minimum d'attention sur ce pont, ou plutôt sur cette passerelle à la sécurité douteuse, il ne peut s'empêcher de communiquer son appréhension au corps dans son entier. Un frisson imperceptible qui parcourt l'ensemble des muscles pilaires, une onde qui se propage sur toute la surface de peau. Ce bleu qui vous hypnotise, ces coulées de lait dilué dans l'eau du torrent, cette fraîcheur d'écume toute grasse, ce besoin soudain d'y plonger son visage pour le débarasser de ce mélange poisseux de transpiration et de poussière. Comme si l'eau allait fertiliser notre volonté, la décupler dans des proportions quasi utopiques. Le mirage hydrologique sous l'aspect innocent d'une rivière anonyme seulement connue des cartes topographiques militaires. Et cette sorte de colonne vertébrale en rondins grossièrement equarris, atteinte de pathologies semblables à des lordoses et autres scolioses, une tuberculose xylologique qui persiste à maintenir en vie ce chemin suspendu. Cette fausse peur, ce besoin de simili-frayeur qui n'a pour conséquence que de stimuler un courage illusoire, car nous le savons bien, le risque est inexistant, du moins pour notre vie. Il s'agit d'un risque stimulant car il en prend toutes les couleurs, il se pare des vrais attributs du risque sauvage et profond, celui où notre existence tient soit à des choix soit à notre adresse, en fin de compte à un choix fondamental, celui de notre dextérité morale ou physique. Bel exercice en soi, comme la chasse l'était pour les nobles et autres apprentis soldats. Comme si de l'autre côté se tenait bien droit un nouveau territoire, comme si nous entrouvions une porte imaginaire sur un pan forestier inconnu, comme si résonnaient des appels si captivants que nos jambes ne sauraient résister à cette plainte aspirante. Pourquoi torturer son esprit avec d'inutiles questions, pourquoi procéder à cette litanie d'analyses absolument déplacées, proprement indécentes pour l'homme agissant, pourquoi soupeser ce qui n'a pas de masse, pourquoi se comporter comme un animal pensant alors que seul l'instinct devrait nous guider en certains instants. Est-il à ce point absurde de chercher des châteaux d'Espagne dans une forêt tadjike ? Ce frémissement à peine perceptible dans les frondaisons de l'arbuste aux fruits violacés, n'est-ce pas le minotaure arrivé au bout de son périple asiatique. Ne soyez pas supris de sa présence, la jeune Pasiphaé, par un sortilège connu d'elle seule, a fait revenir à la vie son rejeton aux muscles puissants. Ce dernier a suivi en toute discrétion les phalanges d'Alexandre, traversant les monts Zagros, franchissant les paysages désolés d'Arachosie et se réfugiant finalement au delà de l'Oxus dans les forêts montagnardes des confins de l'ancien empire achéménide. S'accouplant au gré de ses errances avec des femelles yack, il survécut à l'ignominie du jeune Thésée, à la honte d'être tombé sous les coups d'épée de ce jeune prétentieux. Comment un demi-dieu, mi-homme mi-bête, pourrait-il périr, n'est-il pas protégé par cette immortalité si bien décrite par Kundéra ? Comment discerner de ces deux réalités laquelle est réelle et l'autre issue de méandres songeurs. L'une a-t-elle plus de poids que l'autre, par quoi se caractérise la pleine existence de l'une et l'existence évanescente de l'autre ? Le rêve a-t-il une signature moins palpable que cette réalité si impressive sur nos sens ? Peut-être faudrait-il s'interroger sur la complexité des interactions qui régissent notre relation à cette dualité du réel et de l'imaginaire. Est-il si absurde d'affirmer que le Minotaure aperçu lors d'un ancien périple est plus réel que cette femme croisée au détour d'une rue : je suis en capacité de décrire avec bien plus de minutie et de détails cette magnifique bête, alors que cette personne dont la rencontre future est très improbable me sera à jamais inconnue, elle revêt une tunique où le souvenir se fait blafard. Et ce bruit continu, impossible à décrire justement avec des mots, ce flux laminaire d'où s'exhale une fraîcheur à la fois imaginaire et réelle au sens où les mêmes circuits neurologiques sont peut-être activés, les subtilités surprenantes de notre cortex, la madeleine de Proust façon centrasiatique. S'asseoir un court moment et entrevoir l'arrivée d'un brouillard slovaque, une bergerie délabrée et des tintements de sonailles, immense solitude, regard plongeant dans le précipice, récitant des poèmes de Séféris la larme à l'oeil, nostalgie de sirène, harpie enchanteresse, univers où l'oeil contemple d'un air désabusé la beauté inhumaine de la gorge humide et verdoyante. Une barbe piquante, un bérêt déchiré, un pullover à la laine déteinte, un homme aussi existant qu'absent, un être qui marche auprès de ses brebis en sachant d'avance le sort qui lui est réservé, la disparition pure et simple. Pas forcément juste après le retour du corps à la terre, mais il suffira de trois ou quatre générations pour que l'humanité engloutisse avec indifférence, comme un grand robot vorace, l'identité de cet homme.
La question est posée du besoin d'immortalité, ce besoin irrépressible chez certains hommes en dépit de l'impossibilité intrinsèque de vivre cette immortalité. C'est sa conception même qui alimente sous forme d'opium rêveur et intellectuel notre créativité polymorphe. Survivre à nous-même, un nom, des écrits, des partitions, des sculptures, des installations, des syllabes prononcées par les gesticulations aguicheuses d'une langue féminine ou masculine, cette lecture si intime de l'auteur, cet individu prisonnier d'un passé intouchable, et pourtant bel et bien présent car jamais oublié. Lorsque Antoine-Jean Gros peint Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, il agit avec plus d'efficacité que les dieux de l'antiquité, il ne confère pas seulement l'immortalité au futur consul et empereur, il enfonce de son pinceau le coin d'une scène historique dans l'imaginaire érudit de la culture populaire quelque soit la véracité de cet épisode. L'immortalité n'est plus seulement l'apanage d'un homme, elle devient la propriété de l'humanité entière au sens historique du terme. Elle se fige dans une pose qui ne répond ni à une réalité véridique ni à une quelconque invention, mais elle s'est définitivement cristallisée en nous grâce à l'art de ce peintre officiel.
Et si la sensation d'immortalité, bien différente de celle décrite précédemment, était perceptible à un degré à la fois moindre et amplifié. Une singularité de l'esprit humain où les espaces infinis s'étaleraient dans des directions innombrables. La vision béate qui s'inscrirait dans un cadre éclaté de toutes conventions, une codification évanouie, une vision qui stimulerait une sensibilité archétypale, enfouie dans les tréfonds de nos limbes cérébraux, une vision qui fouillerait avec malice les résurgences poétiques de notre être.
En observant cette femme, trois réactions sensibles sont envisageables, une indifférence, une attirance marquée, ou une répulsion appuyée. Dire que cette personne est belle est un euphémisme, elle est splendide de grâce, des traits lisses et bien ciselés, un sourire spontané et un regard qui se perd dans un lointain connu d'elle seule. Un bandana noué avec élégance, arabesques symétriques qui prolongent le visage à la manière d'une architecture calligraphiée, ces coloris dont l'agencement ne répond certainement pas au hasard. Les mêmes préoccupations qu'une femme française, qu'une jeune bourgeoise bordelaise ayant fait ses études au lycée Grand-Lebrun, une ultime poussée de coquetterie au coeur de ces alpages tadjiks dans un campement de fortune où les laitages s'accumulent au cours de la saison d'été. Et ce rouge aux joues dont on ne sait si le soleil y est pour quelque chose, cette gourmandise de vie qui saute aux yeux. L'oeil averti aura-t-il remarqué cette percée de l'occidentalisation, les fils noirs des deux écouteurs fixés aux lobes invisibles ? D'une importance négligeable à vrai dire. Il serait loisible de muliplier les singularités physiques de cette femme sans pour autant parvenir à cette synthèse tant désirée, cette synthèse qui exprimerait la beauté à la fois simple et ravageuse de cette tadjike. Est-elle belle ou n'est-ce que la perception que j'en tire ? Comment expliquer que je perçois tant de beauté alors que mon camarade y verrait une sorte de laideur déguisée ? La beauté est-elle un de ces paradoxes similaires à celui du photon, particule réelle mais sans masse ? Comment conceptualiser la matière sans y associer une masse ? Le problème de la beauté est entier, il répond à des normes culturelles et individuelles, à la fois sentiment collectif et sentiment sorti de notre moi secret. Le sensation de beauté est-elle prédictible ? Suffit-il de quantifier des variables et de les intégrer dans un modèle mathématique perfusé d'équations différentielles pour être en capacité de déduire le paysage, la femme, la construction, la musique qui nous plairont ? La honte me gagne très vite, mais j'ose en appeler à l'ignorance, ce mystère conscient qui laisse toute sa part à à l'imprévisible, à la surprise, cette brume qui régénère notre capacité d'émerveillement. Elle est le tribut nécessaire pour toute création et pour toute découverte scientifique. J'aime l'ignorance comme s'il s'agissait d'une vierge à déflorer, une province où il faudrait patiemment défricher les étendues sombres et inquiétantes, cette ignorance où viendrait nous frapper avec déraison cette lueur aussi redoutable qu'incompréhensible pareille à l'apparition d'une déesse néolithique, une divinité mère callipyge, cette folle espérance d'immortalité, la main tendue de Prométhée dans un éclair éblouissant. L'immortalité nous ne la vivons pas, nous la sentons avec ravissement à notre porte et rien que pour ce privilège nous méritons de vivre au-delà de nous même.
Des grues cendrées volent dans la nuit nuageuse, des pins maritimes et des landes de molinies.
